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Etretat (76)
église Notre-Dame | Orgue de Tribune


© Benoit LECOQ

Historique

Le Grand-Orgue de l'église Notre-Dame d'Etretat

L’oeil n’était pas immédiatement attiré par ce buffet noir à deux étages, sans beaucoup de grâce, noyé dans la pénombre de cette magnifique nef romane elle-même un peu oubliée au creux d’une valleuse débouchant sur les fameux galets battus par les flots touristiques autant que marins. Ce «vieux» avait été enseveli dans un mutisme imposé sans appel par les impératifs du confort moderne. Sous une plaque avec l’inscription «expression», à la place d’une cuillère, sortait une canalisation d’un chauffage qui, à défaut de réchauffer les coeurs comme la musique, réchauffait (un peu !) les corps.

Aucune plaque, aucun caractère évident, qui aurait permis de le ranger instantanément au tableau d’honneur des instruments dignes de vénération et... de crédits... Pourtant...



Une Fameuse occasion

Un livre écrit par l’abbé Hébert en 1928 sur l’église d’Etretat signale : «le grand-orgue fut acheté par le curé Monville à M. Cavaillé-Coll en 1832... puis plus tard l’orgue reçut un complément : le récit fut ajouté par M. Cavaillé-Coll; les travaux furent terminés en août 1870...»

L’auteur ne cite malheureusement pas ses sources mais la consultation attentive des archives de la paroisse d’Etretat nous apprend qu’il n’est pas question d’achat d’orgue en 1832 mais en 1853 (erreur de sa part dans la lecture des archives ?) :



«Ce jourd’hui mardi 12 avril de l’année mil huit cent cinquante trois le conseil de fabrique réuni légalement pour la session de Quasimodo a procédé à l’acquisition d’un orgue acheté l’année dernière verbalement lequel a été fourni par Monsieur Cavaillé facteur d’orgue de la ville de Paris, le prix s’élève à la somme de Cinq mille cent quinze francs y compris la montre qui cache l’organiste, la somme totale a été payée par Monsieur le Curé de la Paroisse, lequel fait le don de la somme de cent quinze francs et reprend pour la somme de quatre cents francs le petit orgue dit harmonium qui avait été acheté antérieurement par la fabrique qui sera redevable de la somme de quatre mille six cent qu’elle remboursera à fur et à mesure que ses ressources le lui permettront...»

De nombreux détails techniques laissent supposer qu’il s’agissait d’un orgue d’occasion, en particulier des témoignages de la facture de Cavaillé à ses débuts, dans les années 1830 à 1840.

En 1856, la fabrique termine le remboursement de l’orgue au curé et à partir de 1858 les budgets ou les comptes de la Fabrique signalent à peu près régulièrement des dépenses pour l’accorder.



Un deuxième clavier
En 1870, des travaux sont effectués par Ch. Carloni, employé de la Maison Cavaillé-Coll, très certainement l’adjonction du récit comme l’indique l’abbé Hébert dans son livre, toujours sans citer ses sources. Dans les archives nous trouvons une lettre d’Aristide Cavaillé-Coll à l’abbé Hauville, curé d’Etretat :
Paris, le 29 août 1870

Monsieur le Curé,

Mon employé, M. Carloni, m’a avisé qu’il pouvait terminer les travaux de votre orgue pour la fin de la semaine courante et que la livraison pourrait en être faite Dimanche prochain.
Vous voudrez bien, Monsieur le Curé, règler cette petite affaire avec M. Carloni que j’autorise à vous laisser bon et valable reçu de toute somme que vous voudrez bien lui verser pour mon compte.
Espérant que vous serez pleinement satisfait des réparations effectuées à votre orgue, je vous prie d’agréer, Monsieur le Curé, l’hommage du profond respect de votre très humble serviteur,
A. Cavaillé-Coll

Au dos de cette lettre se trouve le reçu de la somme versée par le curé.

Reçu de M. Le Curé de l’église paroissiale d’Etretat la somme de mille trente francs, à valoir sur le prix des travaux faits à l’orgue pour le compte de M. A. Cavaillé-Coll
Etretat 6 septembre 1870
(Signé) Ch. Carloni



Là encore, de nombreux détails techniques montrent que ces travaux ont fait appel à du matériel d’occasion et peut-être à la sous-traitance. Sans doute, à cette époque, les ateliers de l’Avenue du Maine, pratiquement paralysés par l’absence d’une majorité d’ouvriers d’origine allemande, ne pouvaient répondre à toute la demande.


« Petits travaux » parfois anonymes

De 1889 à 1924, les budgets ou les comptes de la Fabrique signalent à peu près régulièrement des dépenses pour accorder ou réparer l’orgue sans donner plus de précisions. En 1922, le nom de l’accordeur est toutefois précisé : il s’agit de M. Brasseur, facteur d’orgues à Rouen. En 1930, un ventilateur électrique est installé. De source orale, nous avons appris que dans les années cinquante l’instrument était très rarement entretenu par le facteur rouennais M. Gervais.


Baroque de c(h)oeur

Vers les années soixante, les signes d’usure et de fatigue se faisaient sentir et il fut question d’acheter un orgue neuf qui serait installé dans le choeur. Le grand-orgue était laissé à l’abandon sous prétexte que les réparations auraient été trop onéreuses et aussi à cause des nécessités liturgiques qui commençaient à s’imposer à l’époque. C’était aussi le retour enflammé à des sonorités plus classiques et en particulier à celles de «l’orgue de J.-S. Bach». Le facteur d’orgues alsacien Schwenkedel installa donc un orgue de choeur neuf dans les années 1963-64. Malheureusement pour l’instrument en tribune, il fut décidé d’y puiser des tuyaux pour les intégrer, après modification, dans le nouvel orgue.



D'échafaudage en chauffage
Le grand-orgue fut ensuite complétement abandonné mais il n’avait pas subi ses derniers dommages. Lorsque le mur de façade de l’église fut réparé ainsi que l’horloge,on élimina l’alimentation en vent de l’orgue sous prétexte qu’elle gênait pour faire les travaux. Puis le chauffage fut installé. On exigea que des appareils soient montés de chaque côté de l’orgue pour être ainsi masqués par la tribune. Des canalisations furent donc passées à l’intérieur de l’instrument moribond.


La tribune de l'histoire

Les découvertes que nous avons effectuées dans les archives dévoilèrent l’origine prestigieuse de cet orgue malheureusement nullement signé comme habituellement par un cartouche au-dessus des claviers. Un examen minitieux de l’instrument effectué par le facteur havrais Philippe Hartmann les corroborèrent. Des démarches réalisées dès 1982 par Jean Legoupil auprès de la Conservation des Monuments Historiques, notre article paru dans le numéro 5 de la revue «L’Orgue Normand» en 1983, contribuèrent à attirer l’attention des responsables sur le grand-orgue d’Etretat qui fut classé «Monument Historique» en 1993.

Le facteur d’orgues Claude Madigout (85 - Nalliers) a été chargé de restaurer la soufflerie, les claviers, la mécanique, les sommiers de l’orgue. Il démonta et emporta tous ces éléments dans son atelier en 1996. Le facteur d’orgues Jean-Loup Boisseau (86 - Béthines) se voyait confier l’harmonisation de la tuyauterie dont toute la partie manquante dut être reconstituée en s’inspirant des témoins existants dans l’orgue ou dans d’autres instruments de Cavaillé-Coll. Les travaux de remontage de l’orgue dans l’église d’Etretat ont commencé au début de cette année 1998.

Comme l’orgue du Temple de Bolbec installé aussi par Cavaillé-Coll en 1852, le grand-orgue d’Etretat est pour le moins atypique dans la production du plus prestigieux facteur du XIXème siècle. Très différents, ils apparaisent comme modestes dans la grande lignée de ses instruments. Ils témoignent cependant de la vie de cette grande manufacture, de son souci de répondre aux moyens modestes de certaines fabriques en réemployant et adaptant certains instruments d’occasion, avec du matériel parfois composite.

Le grand-orgue d’Etretat n’en est pas moins un témoin intéressant de l’évolution depuis ses débuts de ce célèbre facteur Cavaillé-Coll qui n’a jamais été le monolithe trop souvent présenté, mégalomane romantique cherchant à faire table rase du passé. Cavaillé-Coll, en recherchant des voies nouvelles, a eu le souci de puiser dans la grande Tradition dont, par ses origines familiales, il a toujours été imprégné. Sous l’angle de nos considérations, le grand-orgue d’Etretat, d’une modestie pleine d’originalité, reflète parfaitement un aspect assez méconnu, presque intime, de la vie de la célèbre manufacture dont le nom était synonyme de prestige dans le monde entier.

Sources : Archives départementales de Seine-Maritime, Paroisse d’Etretat. Cotes 2 J 138/4 et 2 J 138/5.

Descriptif Téchnique

1er clavier : grand orgue (56 notes)
Flûte majeure 8
Bourdon 8
Salicional 8
Prestant 4
Flûte octaviante 4
Doublette 2
Trompette 8
Clairon 4

2ème clavier : récit expressif (44 notes)
Bourdon 8
Viole de gambe 8
Voix céleste 8
Trompette 8
Basson-hautbois 8
Voix humaine 8

Pédale (18 notes)
Soubasse 16

Accessoires :
Copula Récit/G.O., Tirasse G.O.
Appel grand choeur
Appel et renvoi anches G.O.
Expression à cuillère
Trémolo

Description des jeux sur les sommiers

Grand orgue
Le sommier de G.O. était à l’origine un sommier de positif en noyer, de conception très «méridionale», sans doute récupéré de l’atelier toulousain. Il ne comportait que 54 notes. Deux gravures complémentaires ont été installées dans le conduit d’alimentation central du sommier, probablement en 1870, pour le porter à 56 notes. La tuyauterie est disposée diatoniquement. La laye des anches est coupée en basses et dessus (coupure au 3° do). Elle comporte cinq jeux (en partant de la façade) : flûte octaviante 4, salicional 8 (ancienne chape de nazard), doublette 2, trompette 8, clairon 4.

Description (en partant de la façade) :

Flûte majeure 8 :
C’est une ancienne montre modifiée probablement en 1870. Les 12 basses actuelles, en bois, sont authentiques et possèdent des accordoirs à papillons. Les 6 tuyaux suivants (Do2 à Fa 2) sont en façade (plates-faces exrêmes) et ont gardé leur fenêtre à pattes d’accord. A partir du 2° fa #, les anciens tuyaux de montre ont été décalés d’une quinte, raccourcis et pavillonnés. Ainsi l’ancienne montre, grossie, est devenue l’actuelle flûte majeure. Des tuyaux neufs complètent les dessus manquants en 1998.

Chape libre :
Etait-elle destinée à l’installation future d’un jeu supplémentaire (la table du sommier est percée sur toute l’étendue) ?


Bourdon 8 :
Disparu, il est reconstruit en 1998. Les 18 basses en sapin sont postées

Prestant 4 :
Les 10 premiers tuyaux sont en façade. Tous les autres ont été rallongés pour les pavillonner. Les inscriptions des notes sur les tuyaux, tracées à la main ou imprimées, correspondent entre elles. Une notation chiffrée, imprimée sur le pied, débute par les dessus. Elle était destinée à grouper les débits de la doublette et du prestant lors de la découpe des feuilles de métal. C’est une méthode que l’on retrouve dans d’autres instruments primitifs de Cavaillé-Coll. En 1998, des tuyaux neufs complètent les dessus manquants.


Flûte octaviante 4 :
Les basses de taille relativement étroite sont postées et les tuyaux sont sur le sommier à partir du 1° Sol, harmoniques à partir du 3° Do, tous accordés au ton. La progression est la même d’un bout à l’autre. La notation est imprimée sur le corps. Ce jeu semble moins ancien que la montre et le prestant. Il est complet et intact.

Salicional 8 :
Ce jeu disparu a été reconstruit en 1998 avec une taille se rapprochant de celle d’un principal. Les 12 premiers tuyaux sont communs avec le bourdon 8.


Doublette 2 :
Transformé en nazard probablement en 1930, ce jeu a été rétabli,en 1998, en doublette comme le suggère la notation inscrite sur le tuyau (même débit que pour le prestant). En 1998, les tuyaux de la première octave sont rallongés et les tuyaux sont reconstitués à partir du 2° Do.

Trompette 8 :
La précédente trompette datait de la fin du 19° siècle, semblable à celle du récit (noyaux anglais à échancrure carrée) et les pieds, largement ouverts, étaient encastrés dans le bloc-chape. En 1998, une trompette neuve est reconstituée de même facture que le clairon.

Clairon 4 :
Il restait 18 tuyaux intacts. Le reste est reconstitué en 1998 selon la même facture, de type espagnol authentique comme le bloc- chape dans lequel les noyaux, très frustres et sans échancrures, sont directement encastrés (cf les anches en chamade). C’est le témoignage des origines méridionales de Cavaillé-Coll, telles qu’elles apparaissaient encore dans ses premiers travaux (Orgues de Gaillac, Notre-Dame de Lorette à Paris, et Basilique de Saint-Denis)

Récit
Il est installé perpendiculairement à la façade. Il comprend 44 notes. La disposition est diatonique, le côté Do# vers la façade de l’orgue. L’abrégé, disposé à plat sous le sommier, fait penser à la facture de la Maison Daublaine. Les jeux sont complets sauf la voix céleste et le bourdon.

Description (en partant du fond vers les jalousies) :

Voix céleste 8 :
Ce jeu disparu est reconstitué en 1998.

Bourdon 8 :
Ce jeu disparu est reconstitué en 1998.

Gambe 8 :
Elle semble provenir de la même origine que la trompette 8.

Trompette 8
Ce jeu fait penser à la facture flamande du 19° siècle : plaques horizontales remplaçant les bagues coulées à la française dans le medium, noyaux en forme de tronc cônique à échancrure carrée.

Basson-hautbois 8 :
Les 12 tuyaux de basson ont des anches à larme. Le hautbois est ancien et date de la fin du 18° ou du début du 19° siècle. Le noyau, en forme d’olive, non échancré est assez biaisé. Les anches sont ouvertes à la moitié, leur bout arrondi. Il s’agit bien sûr de matériel de récupération.

Voix humaine 8 :
Le corps est très court. Le couvercle est avec corne. Le noyau est anglais, à échancrure carrée. Les anches sont blanchies, aux 3/4 ouvertes.


Pédale
Le petit pédalier de 18 notes d’origine a été reconstitué en 1998 (mécanique tirante). Il peut être échangé contre un pédalier moderne à «l’allemande» de 30 notes (mécanique foulante sous le plancher) qui permet de faire parler le clavier de grand-orgue en tirasse et la soubasse (seulement 18 notes).
La soubasse d’origine de 18 notes, probablement installée en 1870 et disparue, a été reconstituée en 1998 ainsi que sa transmission.


Il existait à l’origine un dispositif qui permettait d’appeler séparément les basses et dessus du grand choeur. Il a été supprimé probablement pour permettre l’installation de la transmission de la soubasse.

La console est en fenêtre. Les tirants des registres à bâtons ronds sont disposés de part et d'autre des claviers. La mécanique est à tirage directe.
Il faut noter enfin que le diapason est à 440Hz à 15 degrés et le tempérament égal.
Les tailles sont en général étroites (sauf la flûte majeure). Les biseaux comportent des dents fines, pas très nombreuses ni profondes.

La restauration de l'orgue s'est terminée en Claude Madigout en 1998.

Je remercie Philippe Hartmann, Claude Madigout et Jean-Loup Boisseau pour les renseignements qu’ils m’ont apportés.

Philippe LECOQ

Transmission

Notes : Mécanique
Jeux : Mécanique

Composition


I : Grand orgue (56 notes)
Flûte majeure 8
Bourdon 8
Salicional 8 (dessus)
Prestant 4
Flûte octaviante 4
Doublette 2
Trompette 8
Clairon 4
II : Récit expressif (44 notes)
Bourdon 8
Viole de gambe 8
Voix céleste 8
Trompette 8
Basson hautbois 8
Voix humaine 8
Pédalier (18 notes)
Soubasse 16

Accessoires

Récit / Grand-Orgue
Tirasse Grand-Orgue (30 notes)
Appel : grand choeur
Appel anches G.O. renvoi anches G.O.
Trémolo
Expression à cuillère

Date de Mise à jour de la fiche : 15.01.2010

Rédacteur de la fiche : Philippe LECOQ

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